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Archive for October 4, 2013

Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps. Un enfant déconcerté.

October 4, 2013 32 comments

Le Journal d’un corps, de Daniel Pennac. 2012

Pennac_corpsJe lisais ce livre et je me disais « Jamais je n’arriverai pas à écrire sur ce roman en anglais, je n’ai pas les mots. » Puis je me suis dit que puisque tous les lecteurs fidèles de ce blog lisent le français, j’allais écrire en français pour une fois. Je suis un peu intimidée, à vrai dire. Je n’ai jamais écrit de billet dans ma langue natale. Et le cerveau humain est une chose étrange, il compartimente nos expériences, apprend, stocke et définit des habitudes. Mon cerveau a l’habitude d’écrire des billets en anglais. Cette activité est en anglais depuis le début et pour lui, c’est un peu aller contre nature que de changer de langue tout à coup. Mais ce n’est pas pour parler de mon cerveau ou de mon corps que je saute ce pas aujourd’hui, c’est pour Daniel Pennac.

La vie est un grand théâtre et nous faisons notre petite performance tous les jours, entrant en scène dès le matin, dès que quelqu’un pose les yeux sur nous. Le regard de l’autre fait sortir l’acteur en nous car dès que nous ne sommes plus seuls, l’autre attend quelque chose de nous, un comportement, un retour, une réassurance. Les écrivains aiment à montrer ce qui se cache derrière le rideau de ce théâtre et nous dévoilent les pensées et les sentiments des personnages. Avec son Journal d’un corps, Daniel Pennac a choisi de s’intéresser aux coulisses. Notre corps. Le projet est original, il faut le reconnaître.

Un garçon décide à l’âge de douze ans de maîtriser son corps qui l’a trahi en dévoilant sa peur. Une trouille paralysante l’a envahi et ses sphincters ont abdiqué, une vraie Bérézina dans le pantalon. Cet enfant est le fils d’un combattant de la guerre 14-18 affaibli et finalement emporté par les conséquences des gaz toxiques respirés au front. Le père s’étiole, trahi par son corps. Quelques temps après sa mort et cette déroute intestinale, le fils se prend en main. Nous sommes en 1936 et jusqu’à sa mort, il tiendra le journal intime de ce corps, ce compagnon de route. Le livre est conçu comme un journal intime et aucun événement significatif n’y est consigné s’il n’a pas un impact corporel ou s’il ne peut être décrit via une altération du corps. Nous devinons ce qui se passe dans sa vie car quelques mots furtifs ici et là en dévoilent les grands moments. Après tout, ces grands événements marquants le prennent au corps. La mort de sa nounou, Violette. Sa première amante. La rencontre avec Mona, sa femme, le coup de foudre. Et le voici papa :

Devenir père, c’est devenir manchot. Depuis un mois, je n’ai plus qu’un bras, l’autre porte Bruno. Manchot du jour au lendemain, on s’y fait.

Le Journal d’un corps est un livre drôle qui nous parle de ce qui ne se dit pas, de ce qui ne s’écrit pas. Il n’y a pas d’analyse profonde des sentiments ici, rien que les sensations d’un corps. Certaines me sont familières, comme bailler, sentir la peur vous prendre aux tripes, le vertige, l’eau sur le corps lors de la toilette, la fulgurance d’un mal de dents. Certaines me sont étrangères car je suis une femme ; je ne connais pas le plaisir de se raser le matin. Certaines sensations trahissent les émotions, montrent ce qui se passe sur scène, là où notre homme interagit avec son public, ses collègues, ses employés, sa famille.

J’adore Pennac, ses dix droits inaliénables du lecteur sont dans un cartouche en bonne vue sur mon blog et la série Malaussène est un excellent souvenir de lecture. J’aime son humour, sa chaleur, sa joie de vivre. Il a le verbe gourmand et gourmet à la fois, direct mais jamais vulgaire. (Ponctuation amoureuse de Mona : Confiez-moi cette virgule que j’en fasse un point d’exclamation.) Il marie poésie et trivialité avec un bonheur qui sent l’enfance, les joues rougies par le jeu et l’absence d’arrière-pensée. (Notre voix est la musique que fait le vent en traversant notre corps. (Enfin, quand il ne ressort pas par le bas).) Il ne se prend jamais au sérieux. (Nous pouvons nous gratter jusqu’à la jouissance mais chatouille-toi tant que tu veux, tu ne te feras jamais rire.). Sa force est qu’il ne se contente pas de décrire son corps comme le réceptacle de plaisirs volés, tout y passe, le bon et le moins bon. Cette apparente légèreté, ce badinage sensoriel n’empêche pas Pennac de réfléchir un peu sur la place du corps dans notre vie sociale.

Nous passons notre vie à comparer nos corps. Mais une fois sortis de l’enfance, de façon furtive, presque honteuse. A quinze ans, sur la plage, j’évaluais les biceps et les abdominaux des garçons de mon âge. A dix-huit ou vingt ans, ce renflement sous le maillot de bain. A trente, à quarante, ce sont leurs cheveux que les hommes comparent (malheur aux chauves). A cinquante ans, le ventre (ne pas en prendre), à soixante, les dents (ne pas en perdre) Et maintenant, dans ces assemblées de vieux crocodiles que sont nos autorités de tutelle, le dos, les pas, la façon d’essuyer sa bouche, de se lever, d’enfiler son manteau, l’âge, en somme, tout simplement, l’âge. Untel fait beaucoup plus vieux que moi, ne trouvez-vous pas ?

C’est tellement vrai, on le fait sans même s’en rendre compte. Cette histoire est à la fois universelle et unique. J’ai évoqué précédemment les moments universels. Mais cet homme a également une relation à son corps qui est celle d’un homme de sa génération. On le sent un peu guindé, ce père que ses enfants ne voient jamais en pyjama. A un moment il dit qu’il aimerait lire le journal d’un corps de femme pour entrer dans cette intimité et comprendre –entre autres—ce que c’est que d’avoir des seins. Intriguant pour un homme, je suppose. Il décrit ses petites misères, ses maladies, sa curiosité pour ce corps à qui on ne prête vraiment attention que quand il se manifeste violemment ou avec insistance. Il fait des expériences sur le corps comme bailler en réunion pour voir si son bâillement crée une cascade de bâillements chez les autres participants. Ce roman est jouissif, tendre et triste à la fois. On devine un homme traditionnel, pince sans-rire et généreux. Un homme qui a réussi sa carrière, un mari fidèle, un père un peu distant, un grand-père affectueux. Un homme qui cohabite avec son corps.

J’ai beaucoup aimé ce texte et malheureusement, il n’est pas traduit en anglais pour l’instant. Il est sorti en 2012, il le sera peut-être plus tard. C’est certainement un bon livre à acheter pour quelqu’un qui souhaite ré-apprivoiser son français. C’est un journal, composé de petits moments ; il permet une lecture décousue, hachée.

Voilà, ce billet s’achève et pour tout dire, écrire en français n’est pas simple. L’anglais n’a pas cessé de vouloir s’imposer au français, tellement c’est devenu ma langue d’écriture dès que cela touche à la littérature. Mon esprit change de langue dès que j’envisage de restituer mes impressions sur un livre. J’ai dû effacer quelques anglicismes (et non, on ne dit pas compartimentaliser en français !) ou des faux amis (on ne dit pas caractère, mais personnage) et traduire en français quelques adjectifs qui me sont venus d’abord en anglais. Weird, I know.

Bonne lecture à tous.

PS : If anyone needs a translation, please, just ask in the comment section.

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